Il était une fois mes JO : Albertville 1992




Pour moi, les Jeux olympiques d’Albertville ont commencé au début de l’année 1990.

Je suis pigiste à Bordeaux, je travaille régulièrement pour France 3 Aquitaine et Radio France Bordeaux Gironde.

Je fais un peu de tout : actualité générale (mon premier sujet télé était sur le réalisateur Luigi Comencini, qui retrouvait le lycée de son enfance à Agen…) et je fais également beaucoup de directs.

J’y prends beaucoup de plaisir, le direct me plaît.

En 1989, j’ai fait mon premier direct télé -après 4ans de directs radio -, un Bordeaux-Amiens en hockey, à la demande de Bernard Pérot, en charge des après-midis sur France 3. Un peu plus tard, j’apprends que France 3 va diffuser les championnats du monde de hockey, prévus en 1990 à Lyon et Megève.

J’ai 29 ans et je décide de postuler.

Jeune pigiste, je me retrouve à la Maison de la Radio à Paris, dans le bureau de Michel Dhrey, alors directeur des sports de France 3 national.

Je me présente (après une lettre d’intention, bien entendu) et j’explique que j’ai joué longtemps, que je fais beaucoup de direct — notamment sur le hockey — et que je suis candidat pour commenter ces championnats du monde.

Je suis debout, dans le bureau de Michel Dhrey, qui est assis face à moi. Nous discutons et Michel Dhrey me demande :
« Qu’est-ce que tu penses de ce qui a été fait sur le hockey lors des JO de Calgary ? »

À Calgary, Michel Dhrey avait commenté quelques matchs, et Gilles Cozanet, d’Antenne 2, aussi. Je suis face à Michel Dhrey et la réponse est courte, franche, spontanée :
« Très, très faible. »

Je suis face au mec qui est censé me choisir et ma sincérité lui envoie en pleine face cette réponse… Pas de réaction. Nous finissons l’entretien et je rentre sur Bordeaux.

Un peu plus tard, je reçois une lettre m’indiquant que je suis retenu pour commenter ces championnats du monde. Nous sommes trois à être sélectionnés : Thierry Adam, journaliste intégré à France 3 Picardie, Tristan Alric, pigiste à L’Équipe qui a déjà commenté sur France 3, et moi.

Nous sommes convoqués pour un match de préparation France–Autriche et il est prévu que l’on tourne. Chacun fera une période en position interview et les deux autres en commentaires.

Je n’ai pas de souvenir du match. Après le match, en revanche, Michel Dhrey m’appelle et me demande :
« Qu’est-ce que tu en penses, Laurent ? »
Je lui réponds tranquillement :
« Michel, si je suis avec Thierry, ça va le faire, c’est la meilleure combinaison. »

Le duo que j’ai formé avec Thierry Adam pendant huit Jeux olympiques était né !

Les Jeux arrivent. À l’époque, je dois voir près de 200 matchs par an. J’ai été à la Coupe Canada en 1991 à Toronto, Québec, Montréal et Hamilton. J’ai monté, avec Gérard Laurent, président de Bordeaux, Patrick Francheterre et mon pote Bernard Bonnarme, un éphémère mais brillant magazine (Hockey Mag). J’ai créé, sans moyens, avec les images des régions, une émission Crosses et Patins sur le championnat de France. France 3 avait récupéré une case dans la grille de programmes entre 13 h et 13 h 30, il fallait des idées et, parisien depuis septembre 1990, j’avais avancé l’idée. Bingo : nous avons fait (avec Thierry Adam, que j’ai associé au projet) une dizaine d’émissions.

Les JO arrivent et je ne crains rien. Je suis béton sur le hockey. Thierry, à mes côtés, est un peu nerveux, pas moi. Je me souviens de lui avoir dit :
« Thierry, qu’est-ce qu’on risque ? On a fait des matchs “de merde” dans des patinoires mal éclairées. Là, on va avoir des patinoires pleines, de grosses équipes, ce sera plus facile. »

Nous avons reçu une belle dotation de vêtements, nous sommes bien installés. Je me souviens que, lors de notre voyage aller, je mesure la différence de conditions avec ce que j’avais vécu, quatre ans auparavant, à Calgary… Le jour et la nuit…

N’empêche que, le matin du premier match, je suis excité. Je suis sur une passerelle extérieure, devant la patinoire, et j’ai de la fierté :
« Je suis le gars de Gap, j’ai eu une scolarité compliquée, mais je suis retombé sur mes pieds et je vais commenter les Jeux, sur la télévision française. »
Ouais, je suis heureux, à bloc.

Le premier match, France–Canada, dans une patinoire comble, est un pur moment de plaisir. Les français perdent (3-2) mais livrent la marchandise,. Ils passent tout près d'un exploit retentissant avec notamment la révélation -pour le grand public - d'un jeune de 21 ans, Stéphane Barin, auteur de 2 buts. Le match a lieu avant la cérémonie d’ouverture mais les JO sont déjà lancés.

Je me souviens que nous commentons et, pendant le match, je sens une tape sur mon épaule. Je me retourne et je vois un type un peu dégarni, barbu, avec un pull jacquard de notre équipement France Télévisions. Je me retourne, en plein direct, je lui fais signe de s’éloigner avec un petit rictus, comme pour dire « pas le temps, laissez-moi », et je reprends, avec gourmandise, le direct. Avec Thierry, on est à bloc de passion, mais je viens d’éconduire mon patron de France 2, Hervé Bourges !!

Je n’aurai aucune remontrance sur cet épisode de vie.

Sur la glace, les Français confirment leur bon niveau. Ils résistent contre les Tchèques, battent la Suisse. Je descends en position en zone mixte après ce match pour une interview et Denis Perez, défenseur physique que j’ai toujours apprécié, me prend dans les bras :
« On l’a fait, Lolo, on l’a fait ! »

C’était ça, les Jeux d’Albertville : un tournoi de rêve pour les Bleus jusqu’au quart de finale contre les Américains, avec une grande proximité avec les joueurs et tous les techniciens. La zone d’arrivée du ski était juste en face de la patinoire et il y avait une vraie belle atmosphère olympique. Méribel, c’est une parenthèse enchantée.

Nous sommes bien installés avec Thierry et nous faisons du ski le matin, puis des directs l’après-midi, à partir de 13 h jusqu’à 23 h. Avec Thierry, on se régale. Une dernière victoire contre la Norvège, un dimanche après-midi, en direct, et pour la première fois de l’histoire, la France se qualifie pour les quarts de finale des JO.


Les audiences du hockey, notamment en fin d’après-midi, sont excellentes, avec près de 30 points de parts de marché.

Je le dis souvent : en 1968, à Grenoble, les Français ont découvert le hockey. En 1992, ils ont découvert l’équipe de France.

Voilà donc les quarts de finale, avec un France–États-Unis alléchant, mais on nous explique que le match est à 21 h et que cela ne sera pas possible de le diffuser en direct. Évidemment, avec Thierry, on est très déçus… On est, en quelque sorte, privés de dessert…

Mais la veille du match, on reçoit un appel. Hervé Bourges (vous savez, celui que j’ai éconduit lors du premier match…) impose la programmation du match France–États-Unis en direct sur Antenne 2.

Ce soir-là, nous réunissons près de 5,5 millions de téléspectateurs. La soirée est un succès, même si je vous avoue que j’ai eu un peu peur que tout ne parte en vrille en fin de match, quand on est passés tout près d’une « petite générale » qui aurait fait désordre.

Les Américains, grâce notamment à leur gardien Ray LeBlanc, s’en sortent bien. Ils avaient des pénibles comme Tkachuk (vous verrez ses deux fils lors des JO de Milan, tels que le papa…) et les Bleus terminent leur tournoi.

À France TV (Antenne 2, FR3 à l’époque…), tout le monde nous parle du hockey. Le tournoi se termine avec la victoire de la CEI (Communauté des États indépendants), après l’implosion de l’URSS l’année précédente. Drôle de finale, sans hymne, et le choc.

À peine le match terminé, le démontage de la patinoire commence déjà.

J’ai mesuré, ce jour-là, l’aspect éphémère de la fête olympique. Je me souviens qu’il y avait un grand buffet organisé sur la patinoire avec tous ceux qui avaient travaillé pendant le tournoi. Et tout autour, les travaux de démontage. Comme si tout cela n’avait jamais existé…

J’ai compris, en cette fin d’après-midi, qu’au-delà de la force de l’événement, il fallait vite passer à autre chose. Cela a été une constante tout au long de ma carrière.


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